Dossier de l’histoire : Lumumba, la revanche d’un prophète

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Le pays tout entier célèbre en ce mercredi 17 janvier 2018 le 57ème anniversaire de l’odieux assassinat de Patrice Émery Lumumba, le seul premier ministre congolais élu démocratiquement depuis l’indépendance du 30 juin 1960.

 

Dans notre souci d’éclairer une partie de l’Histoire, encore ici quelques bonnes pages du livre CONGO-ZAIRE, 24 Avril 1990 – 17 Mai 1997, L’INSAISISSABLE DÉMOCRATIE Péril d’une Transition à paraître bientôt.

 

De Mobutu aux Kabila, tous se réclament de l’Héritage de Lumumba. La question qui demeure est celle de savoir qu’en ont-ils fait pour le bien du peuple pour qui Lumumba a sacrifié sa vie ? Malheureusement, du seul vrai « Héros » national mort en 1961, on utilise que le nom et le symbole. Et ce pour se tromper soi-même et par-delà tromper le peuple qui n’est pas naïf du tout. Comme on triche pas avec l’histoire, elle ne se falsifie ni se réécrit pas non plus ; parce que la vérité triomphe toujours.

« Sans justice, il n’y a pas de dignité. Sans dignité, il n’y a pas de liberté… » disait Patrice Emery Lumumba dans l’un de ses multiples discours du début des années 1960.

 

Le  Rapport final des Travaux de la CNS (Conférence Nationale Souveraine) en 1992 rappelle qu’alors que le plan international pour l’anéantir avait déjà été mis en place et au moment où ses bourreaux croyaient l’avoir anéanti et avec lui enterré à jamais la vérité, Patrice Emery Lumumba, pourtant au paroxysme de son calvaire, trouva encore la force de prononcer à leur adresse ces paroles contenues dans sa célèbre lettre à Pauline Opango  son épouse : « Ni brutalités, ni sévices, ni tortures ne m’ont jamais amené à demander la grâce car je préfère mourir la tête haute, la foi inébranlable et la confiance profonde dans la destinée de mon pays que vivre dans la soumission et le mépris des principes sacrés. L’Histoire dira un jour son mot, mais ce ne sera pas l’histoire qu’on enseigne aux Nations Unies, à Washington, à Paris ou à Bruxelles, mais celle qu’on enseignera dans les pays affranchis du colonialisme et de ses fantoches. L’Afrique écrira sa propre histoire et elle sera du nord au sud du Sahara une Histoire de gloire et de dignité ».

 

Nul ne peut en douter aujourd’hui : la tragédie de Lumumba, c’est en tous points, la tragédie du Peuple congolais, du monde libre du colonialisme et des sociétés humaines. Mais aussi, l’héroïsme de Lumumba, c’est en tous points l’héroïsme du Peuple congolais.

 

Le peuple congolais n’a pas encore commencé à écrire son Histoire, il la médite, en réunit les mémoires, prépare le brouillon. C’est une Histoire vivante, commencée avant-hier dans l’enfer colonial belge, poursuivie dans l’étuve de la dictature de Mobutu et mûrie sous la férule du Parti Révolutionnaire du Peuple (PRP) et ses «Comités de Pouvoir Populaire ». Cette histoire, à l’heure des mutations qui s’annoncent, conserve une constance : le Peuple congolais a continué et continue à refuser de courber l’échine. Il veut réécrire son Histoire.

 

Institutionnalisés par le Décret-loi n°236, les CPP ont été officiellement lancés le 19 avril 1999 au Palais du Peuple de Kinshasa par Laurent Désiré Kabila soi-disant pour « remettre le pouvoir au peuple », une sorte de démocratie populiste à sa manière. Cette nébuleuse politicienne aux contours mal définis ressemblait à s’y confondre au Corps des Volontaires de la Républiques (CVR) lancé par Joseph désiré Mobutu avant la naissance officielle du MPR, son parti politique unique le 20 mai 1967 à N’Sele. Avec comme objectif non avoué de « confisquer le pouvoir aux partis politiques pour le remettre au peuple (sic !) », Kabila ne faisait qu’instaurer une nouvelle dictature.

 

Avec des méthodes dignes de police politique de l’ancien régime, les Comités de Pouvoir Populaire ne pouvaient être qu’une vision monolithique du pouvoir. Prémices d’une organisation politique dans la lignée du MPR parti État avec son culte de personnalité, les CPP n’étaient qu’une nouvelle forme de gouvernance inique que le peuple congolais n’était prêt d’accepter. L’idée de ce pouvoir du peuple au peuple ne survivra même pas son initiateur Laurent Désiré Kabila même si le parti du nouveau président de la République le PPRD est né sur les cendres de CPP.

 

Dans son mémorable discours d’indépendance en partie improvisé, prononcé le 30 juin 1960 au Palais de la Nation devant Baudouin 1er, Roi des belges, Patrice Lumumba déclarait à l’endroit du Peuple congolais et avec force : « Je vous demande de faire de ce 30 juin une date illustre que vous garderez gravée dans vos cœurs, une date dont vous enseignerez avec fierté la signification à vos enfants pour que ceux-ci à leur tour fassent connaître à leurs fils et à leurs petits-fils l’Histoire glorieuse de notre lutte pour la liberté ».

 

Et le Premier ministre du Congo libre de continuer : « Nous allons établir ensemble la justice sociale et assurer que chacun recevra la juste rémunération de son travail. Nous allons montrer au monde ce que peut faire l’homme noir quand il travaille dans la liberté, et nous allons faire du Congo le centre du rayonnement de l’Afrique toute entière. Nous allons mettre fin à l’oppression de la pensée libre et faire en sorte que tous les citoyens jouissent pleinement des libertés fondamentales prévues par la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme ».

 

Ce grand et noble dessein qu’il entendait réaliser pour son Peuple et pour l’Afrique toute entière, Lumumba ne l’atteindra jamais. En effet, au bout de 55 jours, du 30 juin au 05 septembre 1960, presque seul face à la machine infernale de l’impérialisme international et face à l’agitation déchaînée des thuriféraires locaux, le Premier ministre du Congo indépendant et libre succombera, mais sans se renier.

 

Le groupe de Binza constitué de (Joseph Désiré Mobutu, Victor Nendaka, Justin Bomboko, Albert Ndele, Kithima, Joseph Nsinga respectivement chef de l’Etat, chef de la sécurité, ministre des Affaires étrangères, gouverneur de la Banque nationale, chef syndicaliste et ministre de l’intérieur) aidé du Lobby Katangais de Moïse Tshombe complotèrent pour neutraliser Patrice Lumumba.

 

Ce groupe néfaste à la base du coup d’Etat militaire de Mobutu le 24 novembre 1965 poursuivra son projet en pourchassant les lumumbistes jusque dans leur République Populaire du Congo dirigé par Christophe Gbenye depuis Stanleyville (Kisangani) en 1964. Mobutu se retournera contre Tshombe avant de prendre le pouvoir en 1965.

 

Du Premier ministre Lumumba, son incarnation du combat héroïque pour la dignité et pour la liberté de l’homme noir, son combat contre toute forme de domination étrangère, son combat contre l’aliénation mentale et contre la désagrégation de l’État congolais lui seront fatals.

 

A ce propos le professeur Georges Nzongola Ntalaja de l’Université Howard de Washington aux États-Unis, invité de la CNS et personnalité scientifique note dans sa déclaration La Décolonisation en question devant les assises de la CNS au Palais du Peuple, le 14 mai 1992 à Kinshasa intitulée ; note ceci : « Si la France et la Belgique ont leurs parts de responsabilité dans la débâcle zaïroise (congolaise), c’est aux États-Unis d’Amérique que revient la part du lion. Superpuissance mondiale, chef du camp occidental et coordonnateur de la stratégie tripartite Washington Paris Bruxelles vis-à-vis du Zaïre (Congo), le pays de l’Oncle Sam a définitivement succédé à la Belgique comme puissance de tutelle, et ce, depuis le début des années 60. C’est Washington qui a fait prolonger la crise congolaise par l’assassinat de Patrice Lumumba et la chasse aux Lumumbistes, qui a porté Mobutu au pouvoir en 1965, qui l’a aidé à s’affirmer comme chef suprême et incontesté malgré la corruption et les violations des droits de la personne humaine qui ont caractérisé son régime. C’est encore Washington qui continue à bloquer notre passage à la démocratie avec sa position pro-mobutiste de partage de pouvoir (power sharing) pendant la période de transition. Et cela, en dépit de la volonté de rejet clairement exprimée par notre peuple à l’égard de Mobutu ».

 

Des archives secrètes de la CIA des années 1960 aujourd’hui déclassifiées, on peut lire clairement le rôle joué par les Etats-Unis dans l’assassinat de Lumumba et ses ministres M’Polo et Okito. Il ressort de ces documents que l’Amérique redoutait Lumumba, le seul leader politique congolais à avoir été élu démocratiquement avec une majorité incontestable.

 

Considéré comme « faucon nationaliste » jusque dans ses ongles, on craignait qu’il ne bascule un jour dans le camp des soviétiques, ce qui du reste n’a jamais été prouvé.

 

Toujours dans ces archives, on peut relever que plusieurs tentatives américaines pour assassiner Lumumba avaient échoué notamment celle consistant à lui faire mettre du poison dans sa nourriture ou son dentifrice. Il ne restait plus qu’à le livrer entre les mains de ses ennemis politiques, les sécessionnistes du Katanga sous la férule de Moïse Tchombé qui s’était juré d’exécuter sommairement Lumumba une fois qu’il sera entre ses mains. Ces mêmes archives révèlent que le gouvernement du président Eisenhower et le candidat aux élections présidentielles américaines John Fitzgerald Kennedy étaient au courant de ce complot.

 

Ils fourniront ainsi un important appui financier de centaines de milliers de dollars et des armes américains au « fameux groupe de Binza » au sein duquel on pouvait trouver le premier président congolais Joseph Kasa Vubu, le chef d’Etat-major de l’armée Joseph Mobutu, le ministre des Affaires Etrangères Justin Bomboko, le gouverneur de la Banque Nationale Albert Ndele, le président du Sénat Joseph Ileo Songo Amba et le leader syndicaliste Cyril Adoula. Ils seront le prolongement congolais de « la main criminelle » occidental dans la chute de Lumumba.

 

Dans le cadre du fameux « plan Wizard », ce programme d’actions secrètes de la CIA ; d’autres noms des congolais apparaissent comme celui de Victor Nendaka Kabika mort à Bruxelles en 2003, un dissident du parti de Lumumba et devenu chef de la sécurité et de la police de Mobutu. Devant le « Church Committee » du Sénat américain tenu à Washington en 1975, Larry Delvin, le chef de poste de la CIA à Kinshasa en 1960 reconnaissait du reste que ni le gouvernement de son pays, ni la CIA, n’avaient essayé de sauver Lumumba alors qu’il allait être livré à ses ennemis politiques ayant jurés de le tuer.

 

La complaisance de l’ONU dans cette tragédie est aussi clairement soulignée, notamment le rôle de ses troupes ghanéennes chargées de protéger Lumumba mais qui en réalité l’avaient confiné en résidence surveillée.

 

En refusant de reconnaître jusqu’à ce jour ses responsabilités tant morales que politiques, les Etats-Unis ne font brouiller la carte de l’histoire entre eux et l’Afrique d’une part, et le reste du monde de l’autre. La nouvelle guerre civile encouragée par les Etats-Unis à travers certains Etats africains voisin du Congo comme l’Ouganda et le Rwanda et qui a tué des millions des congolais quarante ans plus tard ainsi que le pillage de ses ressources ne font de renforcer le sentiment d’injustice qui trahit les principes fondamentaux mêmes de la démocratie que défendent l’Amérique à travers le monde.

 

Quant aux responsabilités de l’ancienne puissance coloniale, la Belgique, le livre de l’historien flamand Ludo De Witte intitulé « L’Assassinat de Lumumba » en parle abondamment. Derrière l’histoire (5 ans d’ascension politique et quelques mois du pouvoir) du Premier ministre congolais martyr devenu légende, il y a eu un grand complot sociopolitique et historique. Pour étayer ses thèses, Ludo De Witte affirme qu’à l’époque, c’était la Belgique officielle, tous niveaux de pouvoir confondus, qui avait approuvé, sinon commandité, l’élimination de Lumumba exécutée par des officiers et des diplomates belges avec leurs complices congolais dont Moïse Tchombe Kapenda (Président de l’État sécessionniste du Katanga) et son ministre de l’intérieur Godefroi Mwenda Munongo M’Siri.

 

Pour Ludo De Witte, des preuves ne manquent pas telle la fameuse dépêche du ministre des Affaires africaines, le Comte Harold d’Aspremont Lynden, envoyée le 5 octobre 1960 au consulat belge de Brazzaville, qui écrivait clairement : l’objectif principal à poursuivre dans l’intérêt du Congo, du Katanga et de la Belgique est évidemment l’élimination définitive de Lumumba.

 

Et que penser de la confession publique de l’ancien commissaire de police d’Élisabethville (Lubumbashi), Gérard Soete (qui garde avec lui deux dents de Lumumba qui lui donne des cauchemars) dans le documentaire « Les Assassinats Politiques : la mort de Lumumba » de Canal +.  Octogénaire, cet ancien tortionnaire reconnaissait déjà aussi et devant les caméras d’une télévision flamande en 1999 avoir été chargé de faire disparaître les corps de Lumumba, Okito et M’Polo pour ne laisser aucune trace du triple meurtre. Gérard Soete est depuis décédé sans qu’aucune charge ne soit retenue contre sa personne.

 

Dans leur livre en néerlandais « Koning en Onderkoning = Roi des Rois » paru fin 2001 en Belgique, deux journalistes flamands Guy Polspoel et Pol Van Den Driessche livrent un nouvel éclairage sur l’assassinat de l’ex-Premier ministre congolais. Ils soulignent notamment que le Roi Baudouin 1er ainsi que la Cour royale étaient au courant du projet d’élimination physique de Lumumba, évoqué dans une lettre lue et annoncée par ses soins en octobre 1960.

 

La Commission d’enquête parlementaire. Initiée par le parlement belge, une commission d’enquête parlementaire a déterminé en fin d’année 2001 les circonstances exactes de l’assassinat de Lumumba en établissant les implications des responsables politiques, des hauts fonctionnaires et des conseillers techniques de l’État de l’époque. Les conclusions des travaux de cette commission ont été claires quant aux responsabilités morales de l’État belge et de ses dirigeants. Elles ont aussi levé un peu plus encore le voile sur l’une des pages les plus honteuses et les plus sinistres de la colonisation car le fantôme de Lumumba et ses compagnons continueront de hanter « le bon peuple belge ».

 

La publication du rapport officiel de près de mille pages de cette Commission le 05 février 2002 au Parlement belge en présence de François et Roland Lumumba, (10 et 3 ans au moment de l’assassinat de leur père le 17 janvier 1961) les deux fils du héros national et la présentation des « excuses officielles » de la Belgique est un premier pas « d’amende honorable » de l’ancien colonisateur dans cette tragédie. Plus qu’une demande de pardon, c’est le juste retour des choses dans ce chapitre douloureux de l’histoire commune belgo-congolaise. Il ne reste qu’aux complices congolais encore en vie de faire leur part de chemin afin que la réconciliation nationale soit totale.

 

« À la lumière des critères appliqués aujourd’hui, certains membres du gouvernement d’alors et certains acteurs belges de l’époque portent une part irréfutable des responsabilités dans les évènements qui ont conduit à la mort de Patrice Lumumba. Le gouvernement estime dès lors qu’il est indiqué et convenable de présenter à la famille de Patrice Lumumba et aux familles de messieurs M’Polo et Okito et au Peuple congolais ses profonds et sincères regrets et ses excuses pour la douleur qui leur a été infligé, de cette apathie et de cette indifférence » déclarait Louis Michel, ministre belge libéral des Affaires Étrangères dans son discours au Parlement en février 2002.

 

Pauline Opango, sa veuve qui se trouvait à Bruxelles en compagnie de ses deux fils fut émue de la déclaration du gouvernement belge. La réhabilitation de la mémoire de son mari et héros national congolais est une victoire post-humaine de Patrice Lumumba estimait son fils François avant de conclure que « nous ne pourrons tourner la page sans pour autant oublier la mort de Lumumba, car, le devoir de mémoire nous l’impose ».

 

En dehors de ses excuses, le gouvernement belge avait décidé la création d’une Fondation Lumumbaun fonds de 5 millions d’Euro destiné à l’éducation et à la culture de la paix devrait aider au développement de la démocratie, au renforcement de l’État de droits et à la formation de la jeunesse au Congo Zaïre. Ce qui était l’idéal poursuivi par le Premier ministre du Congo dont les idées sont plus que d’actualité plus de quatre décennies après l’indépendance de son pays.

 

Il est clair et établi que la Belgique et les États-Unis d’Amérique portent toute la responsabilité dans cette tragédie car à leurs yeux, Patrice Lumumba vivant représentait « le refus rigoureux de la solution néocolonialiste. Celle-ci consistant, au fond, à acheter les nouveaux maîtres, les bourgeois des pays neufs comme le colonialisme classique achetait les chefs, les émirs, les sorciers. L’impérialisme a besoin d’une classe dirigeante qui soit assez consciente de sa situation précaire pour lier ses intérêts de classe à ceux des grandes sociétés occidentales ».

 

C’est là la seule justification de l’ignoble coup d’État militaire de Mobutu le 24 novembre 1965 et de l’instauration de son régime sanguinaire trente-deux ans durant. Le professeur de l’Université de Kinshasa Albert Elungu Pene Elungu, philosophe, invité de la CNS avait trouvé les mots justes pour décrire ce pouvoir lorsqu’il déclarait que ce régime autocratique nous avait été fatal dans ses conséquences : déchéance de l’homme, faillite de l’État, dérive de la Nation.

 

Dans sa déclaration devant les assises de la CNS au Palais du Peuple de Kinshasa, le 03 mai 1992 au titre évocateur De la Démocratie, loi du Peuple et lien sacré, il expliquait le pourquoi fallait-il le récuser (régime) et le condamner au nom de la promotion et de la consécration de l’homme comme temple sacré et créateur libre, responsable de son destin, au nom de la démocratie comme règne de la souveraineté du Peuple et de la loi du destin poursuivait-il.

 

Le professeur Albert Elungu de continuer : «Ce régime autocratique qui a hérité du totalitarisme moderne, de la tyrannie à la grecque, de la dictature à la romaine et du despotisme à l’orientale mais rien de l’Afrique profonde et de ses cultures authentiques consacre sa faillite sur trois ordres, -qui sont en fait des indices flagrants de désordre-, à savoir un ordre de la subversion qui nous fait marcher sur la tête et fonde la société sur la volonté arbitraire d’un individu supposé absolu grâce au pouvoir des armes ; un ordre de corruption qui institue à la place de la loi du travail et à la loi sociale la loi privée -privalex- le privilège et le place au cœur de l’institution, de l’État, de la société ; et un ordre de la perversion parce qu’il se rebelle contre tout ce qui se rapporte à la Valeur ».

 

De Lumumba en personne, Albert Elungu Pene Elungu disait : « Un crime fut commis, horrible : Le Premier ministre du premier gouvernement démocratiquement élu de la Nation indépendante fut assassiné, comme fut assassinée aussi par un coup d’État la Loi fondamentale (Constitution) qui aurait pu nous permettre de consolider l’Etat puissance publique, de construire la Nation, société historique moderne et nous épanouir en Peuple gardien de son autonomie, jaloux de son pouvoir d’autodétermination ».

 

De Pékin en Chine populaire à Varsovie en Pologne, de Moscou en Russie en passant par Accra au Ghana, de Brazzaville au Congo d’en face au Caire en Égypte ; le valeureux nom de Patrice Lumumba fait aujourd’hui partie d’une mythologie. Des écoles, des places publiques, des rues et des universités portent ce nom.

 

Aussi curieux que cela puisse paraître, même Mobutu qui l’avait pourtant livré à ses assassins Katangais annonça le 30 juin 1966, et cela en grande pompe la réhabilitation du héros national et l’érection d’un gigantesque monument à sa mémoire sur la place de l’Échangeur de Limete à Kinshasa. Ce vœu est resté pieux car le dictateur mourra en exil au Maroc le 07 septembre 1997 sans jamais poser au pinacle de l’Échangeur, la statue du héros disparu. Il aura fallu attendre le 17 janvier 2002 (soit 41 ans après son assassinat) pour voir enfin ce monument érigé dans un petit parc au pied de l’Échangeur de Limete sous Joseph Kabila.

 

Cette opération qui en fait est un savant calcul politique justifie la décision par le nouveau régime de l’érection d’un autre monument en l’honneur de Laurent Désiré Kabila sur son mausolée, place du Palais de la Nation à Kinshasa Gombe. La construction de ces deux monuments est également expliquée par le fait qu’à l’instar de Lumumba dont il se voulait le modèle, Laurent Désiré Kabila a été déclaré « héros national » par l’Assemblée Constitutionnelle -Parlement de Transition (ACL-PT) dont les membres étaient tous nommés par lui avant son assassinat.

 

La figure de l’ancien Premier ministre disparu continue de hanter la vie politique du Congo Zaïre. L’ombre de Lumumba avait dominé la tenue des assises de la CNS au Palais du Peuple dans la commune de Lingwala à Kinshasa où on n’en finissait pas de l’enterrer et de le déterrer. La lutte armée menée par l’AFDL du 19 octobre 1996 au 17 mai 1997 n’avait eu pour leitmotiv que la libération de l’esclavage prônée par Patrice Lumumba. Mythe ambivalent devenu référence, « Lumumba cesse d’être une personne pour devenir l’Afrique tout entière avec sa volonté unitaire, ses désordres, sa force et son impuissance » notait le philosophe français.

 

On peut considérer que la prophétie de Lumumba concernant la relecture de l’Histoire nationale s’était accomplie avec la tenue des assises de la CNS.

Mgr Monsengwo, son Président, le laissait entendre en soulignant  son caractère quasi « Révolutionnaire » : « …D’abord conçue comme une Conférence Constitutionnelle, à la manière de celle de Luluabourg, au cours de laquelle les conférenciers devraient se préoccuper  exclusivement de l’élaboration de la Constitution de la Troisième République… malgré une résistance farouche du Pouvoir (Mobutu) et à la faveur de celle (CNS) de Brazzaville, la conférence deviendra souveraine, avec un éventail de sujets très étendus et de décisions ayant caractère obligatoire pour tous ».  C’était au cours de sa conférence intitulée : La Démocratisation au Zaïre et ses protagonistes à la réception de son titre de Docteur Honoris Causa de l’Université catholique flamande de Louvain (KUL) à Courtrai en Belgique le 22 avril 1993.

 

Constituée par la volonté du Peuple, la Conférence nationale réalisait les objectifs qu’elle s’était assignés, notamment :

  • Procéder à une relecture généralement correcte de l’histoire du pays ;
  • Faire réellement une évaluation sans complaisance et un nouvel examen de toutes les institutions publiques ;
  • Baliser l’avenir par l’élaboration d’un nouveau projet de société congolaise consigné essentiellement dans L’Acte de Transition et le Projet de Constitution de la Troisième République, garantissant à chaque citoyen ses droits fondamentaux ;

 Fixer les nouvelles orientations politiques, économiques et socioculturelles du pays ;

 Définir les nouvelles structures et institutions congolaises (zaïroises) ainsi que le profil du nouvel homme congolais (zaïrois) et plus spécialement celui des personnes appelées à gérer ces structures ;

 Mise sur pied d’un gouvernement de transition et désignation des autres institutions et personnes chargées de conduire le Peuple à la Troisième République : le Président de la République, le Haut Conseil de la République Parlement de Transition, les Cours et Tribunaux, la Commission Nationale des Elections, les Conseils Provinciaux.

 

La lutte pour la liberté –pour les libertés-, entamée bien avant le 24 avril 1990 consacrait le combat de Lumumba. Son défi au puissant colonisateur belge en présence du Roi Baudouin Ier le jour de l’indépendance, le Peuple congolais l’a fait sien en réclamant la réouverture de la CNS face à la garde armée de Mobutu le 16 février 1992 dans les artères de Kinshasa. Des dizaines de chrétiens ont perdu la vie lors de cette marche qui se voulait pourtant pacifique.

 

Par ailleurs, le lâchage du dictateur Mobutu par ses anciens alliés Occidentaux avec notamment le refus de lui accorder des visas ainsi qu’à  ses proches pour tous les pays de l’Union Européenne et les États-Unis, la reconnaissance par la Cour Suprême de Justice du « Zaïre » le 17 décembre 1992 de la validité de l’Acte portant dispositions constitutionnelles relatives à la période de transition ainsi que la caducité consécutive de la Constitution obsolète du 27 juin 1967et enfin la tenue des assises de la CNS avaient sonné l’hallali du régime Mobutu.

 

Ainsi, avec la mise sur pied d’une commission d’enquête parlementaire en Belgique, quarante ans après son assassinat, Lumumba a pris sa revanche sur ses « assassins » et sur l’impérialisme international.

 

Par Roger Diku / AFRIWAVE.COM

Article disponible sur http://www.afriwave.com/?p=6988

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